24.04.2017

Les Usines Bertheau sont nées en 1985 d,’un constat, d’une utopie et d’un pari. À l’origine, un homme Pierre Bertheau, passionné par les arts, à défaut d’être artiste lui-même, et donc ami de créateurs, peintres, sculpteurs, graphistes, photographes, musiciens, danseurs. Après une période héroïque et à pérennité incertaine, qui fut celle des squats et baux précaires, Pierre Bertheau, homme pragmatique, finit par se demander ce qu’il pouvait faire pour et avec ses amis. Et l’idée, assez banale dans son énoncé mais, d’évidence, plus redoutable à mettre en œuvre s’imposa : créer des lieux pour les créateurs. En somme, les mettre hors d’eau comme l’on dit d’un bâtiment. Les débarrasser de ce constant et très commun souci qu’ont les artistes : trouver l’atelier-logement qui permet leur quête.

Pierre Bertheau n’était pas riche, ses amis guère solvables. Toutes choses fort embêtantes pour, dans un cas, faire du mécénat sans le savoir et, dans l’autre, des rêves de propriétaire sans le pouvoir. Là fut le coup de génie : seule la mise en commun des volontés, des amitiés, des pénuries et des emprunts pouvait permettre de surmonter ensemble l’obstacle financier de la fameuse accession à la propriété. Les banquiers qui ont des idées assez arrêtées, et pas toujours infondées, sur la solvabilité individuelle du créateur, furent ainsi tournés sur leur base. Qu’un artiste assez impécunieux vienne, seul, emprunter pour acheter son atelier-logement était impensable. Que vingt, trente créateurs se solidarisent, mutualisent leur projet et leurs maigres moyens, et l’affaire devenait jouable. Même du point de vue d’un banquier. Tant vingt ou trente ateliers-logements valent mieux qu’un, en matière de garantie !

Encore fallait-il pour que le projet fonctionne trouver le lieu et le système juridique qui aille avec. Le système existait déjà, celui des Sociétés civiles immobilières à transparence fiscale, qui vous fait propriétaire de parts plutôt que de murs et associé, au sens plein du terme, à un projet commun (lire par ailleurs). Le lieu restait à inventer. Et là encore, l’idée était dans l’air, mais mal exploitée ou dévoyée par la spéculation : les fameuses friches industrielles de la proche banlieue parisienne.

La désindustrialisation des années 70-80 avait fait que de multiples usines furent désaffectées, désertées, laissées à l’abandon, proposées à la vente, ou gelées dans le très hypothétique espoir d’une ré-industrialisation mythique. Ces bâtiments, souvent très beaux, mémoire du labeur humain et de l’histoire ouvrière, n’avaient d’autre avenir prévisible que la décrépitude ou le passage des bulldozers. Un patrimoine en péril donc dans la mesure où la culture entrepreneuriale du temps a horreur, notamment financière, de l’ancien et du rénové.

Ce maigre créneau, l’usine à l’abandon attendant son salut, était à prendre. Et Pierre Bertheau l’investit avec un double objectif : faire en sorte avec ses équipes d’architectes que ces lieux reprennent vie, dans le respect de leur forme et de leur fonction originelle. Et pour un coût modique, voire exemplaire, les transformer en lieux de création, de vie et de travail. Un changement d’enseigne en somme. Ou de propriétaire. Mais comme un passage de relais entre deux époques.

La réussite du projet collectif était à ce prix : de beaux endroits pour des créateurs assurant leur part d’héritage dans la vie quotidienne sociale et culturelle de villes d’accueil. Et non pas des îlots vivant de manière égoïste et indifférente au voisinage leur insularité créative. De beaux endroits aussi, où il ne fut jamais question, pour Pierre Bertheau, de faire pisser le mètre carré comme d’autres la vigne. Faire bien, faire beau, faire très bon marché. Faire que des créateurs soient dans les meilleures conditions de travail et de vie pour créer. Ou, sans excuses matérielles ou quotidiennes, pour ne pas créer.

Le pari a été tenu. Avec des luttes, des échecs, des déceptions parfois. Mais il a été tenu, sans jamais le moindre naufrage économique. De la première opération celle des Œillets métalliques, à Ivry sur Seine, en 1986, à la dernière en date, la Minoterie à Vitry sur Seine, en 2004, onze usines Bertheau ont été réhabilitées (voir réalisations), plus de 300 ateliers-logements créés. À des prix bruts, avant aménagements intérieurs, de 3 000 francs/m2 hier à 1 500 euros/m2 aujourd’hui.

L’improbable était donc réalisable. Et il le reste. Même si, en 2005, la spéculation immobilière et le coût du logement, la folie lofteuse aussi, conduisent à des aberrations économiques et à des ségrégations sociales. Même si les friches industrielles sont devenues rares et chères.
Vingt ans après, Pierre Bertheau et son équipe pensent qu’en 2005, l’utopie créatrice reste possible. Bien plus, parce que les temps ont changé, le rêve lui aussi a évolué. L’idée fait son chemin, – et plus que son chemin – que d’autres usines Bertheau doivent et vont être inventées et proposées. Non plus seulement aux artistes stricto sensu. Mais à tous ces métiers de la création de l’ère informatique et du multimédia, à tous ceux que l’on pourrait qualifier, sans outrance ou emphase, d’ouvriers du XXIe siècle.

Les outils de l’époque permettent l’abolition des distances et du temps. On peut imaginer désormais, sans trop d’imagination, des usines Bertheau, véritables centres d’échange de savoirs et d’idées, d’enrichissement réciproque, existant ailleurs et fonctionnant sur le même principe d’association des expériences. On peut imaginer, – le projet est en route –, une usine Bertheau venant s’installer sur une friche agricole, un mas désaffecté à côté de Montpellier. Le prototype en somme d’usine du XXIe siècle à la campagne. On peut l’imaginer partout dans de grandes villes, Lille, Bordeaux, Toulouse, ou d’autres. Tant d’évidence, le champ d’expérimentation est immense et sans cesse agrandi par la réalité économique et sociale de plus en plus rude aux hommes.

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